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Sur le cheval & le taureau.

Qui reçoit plaisir vend sa liberté.

Quand le cheval ne se sentit en cours
Pour surmonter le taureau par puissance,
En tel besoing, à l’homme eut son recours,
Et lors bridé tant luy creut l’asseurance,
Qu’il le vainquit. Depuis par souvenance
Le cheval fut serf, de l’homme & dompté:
Pour ce plaisir avoir seul emprunté.
Aussi celuy qui un plaisir reçoit,
Link to an image of this page  Link to an image of this page  [S8v p288]Qu’il garde bien vendre sa liberté:
Mais (o malheur) trop tard on l’apperçoit.

NARRATION PHILOSOPHIQUE.

TOy qui t’estimes homme si sage,
je te prie deporte toy desormais de
ces folies: me veux tu encore faire
pousuyte: comme si je t’estois obligé par
cedule de quelque debte ou promesse?
Dequoy je m’esmerveille grandement, que
toy qui selon mon avis n’es point sans
doctrine & sçavoir, ayes voulu mettre
en ta fantasie que ma foy, mon amour,
ma pitié, mon devoir, ma liberté (que
m’est plus chere que ma propre vie) &
finablement tout mon coeur puisse de-
meurer obligé envers toy pour un petit
credit que j’ay receu de ta bonne volun-
té. Car le plaisir que tu m’as fait de ta
grace & courtoysie n’a pas éte pour m’a
voir preté argent, dequoy je ne me sou-
cie gueres: mais garde toy bien de penser
que je puisse estre induit par aucunes
choses que ce soient, à posposer l’avis de
mon entendement à tes faveurs & sau-
Link to an image of this page  Link to an image of this page  [T1r p289]vegardes. As tu opinion que nous ayons
une maniere de vivre si mal apprinse, &
que soyons si mal mettables de noz mé-
mes? As tu jugé si povrement & maigre
ment de toutes mes coutumes & façons
de faire? As tu estimé que l’homme, &
ce qui est eternel & perpetuellement en-
gendré es courages des hommes, doive
demeurer obligé pour un seul bienfait?
As tu estimé que pour un seul plaisir on
doive ruiner & destruire le tresexcellent
patrimoine de liberte, pour lequel main-
tenir les sages anciens ont éte d’opinion
qu’on devoit user de violence voire con
tre le pere & la mere? As tu osé penser
qu’on devoit assujetir & reduyre sous la
puissance de ta volunté les Loyx, le droit
commun, la foy & charge de conscience,
par l’aveu & authorité desquelles nul ne
s’est jamais departy de la domination
de soymémes: et finalement t’es tu peu
persuader, que ceux pour l’utilité desquels
tout ce bas monde, & ce haut & re-
luysant Ciel s’accommode: pour l’amour
desquels les Villes ont esté edifiées, les
vignes plantées, les arbres bien ajancés
Link to an image of this page  Link to an image of this page  [T1v p290]& ordonnés, les fleuves & fontaines aussi
inventées à perpetuité: pour le proffit &
soulagement desquels le cours du Soleil
& de la Lune, & les certains & annuels
mouvements de toutes les autres Estoil-
les & Planetes ne cessent jour & nuit
de faire leur devoir, qu’ils te soient com-
me d’un fort estroit lien obligés pour
des menus plaisirs, & par ta petite fa-
veur. Mais tout ainsi qu’en Homere ce
tresexcellent Roy des Roys Agamem-
non
, voyant Achilles étre enflambé
d’une soudaine cholere, se glorifiant par
une arrogance de parolles, & qu’il ne
cessoit de mesdire, luy va respondre: ceux
(dit il) qui m’aimeront & honnoreront,
seront en ma grace & estimation, mais
plus que tous le prudent Juppiter, qui
donne conseil & avis. Aussi je puis di-
re ainsi envers toy, que j’ay été merveil-
leusement rejouy par l’opinion que
j’ay eu de ton bon vouloir (jaçoit qu’en
mon endroit elle soit certes bien petite
& fort legiere) mais je n’endureray point
quand je devrois bien mourir mille fois,
que ma liberté soit souillée de la moindre
Link to an image of this page  Link to an image of this page  [T2r p291]tache de servitude: car je n’estime point
que Dieu soit si contraire & repugnant
au salut d’un chacun, qu’on doive met-
tre toute la perte de dignité & d’excellen-
ce au seul bienfait d’un petit homme.
Parquoy volontiers nous serons tenus
à ceux ausquels nous voudrons, & le
voudrons étre envers ceux qui auront es-
gard à nous: mais en toutes choses Dieu
est celuy qui donne conseil. Or si une
fois seulement il est avenu que tu m’ayes
fait plaisir, je recongnoy certes ta bene-
volence & liberalité: mais je suis marry,
que tu ayes tant estimé céte façon de ser-
vice, que tu cuydes que pour amour de
cela je te soye demeuré grandement re-
devable: & que tu te plaignes de moy
plus hardiment que ta honte, ou ta
reputation, ou si tu aymes mieux ma
liberté ne pourroit souffrir. Certaine-
ment la condition de ceux ausquels on a
fait quelque plaisir & service est bien
miserable, si pour la grace & cour-
toysie qu’ilz auront receuë ilz vien-
nent comme à amoindrir leur état, tel-
lement qu’ilz ne puissent plus étre ou
Link to an image of this page  Link to an image of this page  [T2v p292]libres, ou à eux mémes. Si tu demandes
que je te rende & recompense le plaisir
que tu m’as fait, il est raisonnable: mais
laisse moy vivre à ma mode & à ma fan-
tasie, & ne te fache point, si je me veux
attribuer ce que depuys que le monde est
nay les plus cruels tyrans n’ont jamais eu
envie d’oter à leurs subjets. Parquoy si
toute souvenance de bienfait est ver-
gongneuse à un homme honteux d’au-
tant qu’elle a quasi un reproche de plai-
sir, avise bien que tu ne sois reputé peu
civil & mal honnéte, qui non seulement
renouvelles la memoire de ton merite,
(car de cela certes je ne serois aucunement
courroucé contre toy) mais encor tu me
poursuys, comme si tu me voulois faire
convenir par instruments & obligations,
& comme s’il ne m’étoit plus loysible
ayant receu de toy ce benefice, que je
puisse vouloir ce qu’en toy méme tu au-
ras entrepris en ta maison? Pourquoy est
ce donc, que tu as si mauvaise opinion
du devoir de ma volunté? Pense tu
que je soye si mal avisé & si hébeté en
ma maniere de vivre, que ce que je me se-
Link to an image of this page  Link to an image of this page  [T3r p293]ray deliberé de mon propre conseil, je
me garde pour toy de le faire? Seroit ce
point pource que le jugement de ton es-
prit est tel, que tu ne loues rien sinon ce
que tu auras fait? Est ce point parce que
tu cuydes que ceux qui ne sont d’accord
avec toy, sont fort élongnez de la verité?
Seroit ce point pource que tu estimes u-
ne grande meschanceté à un homme bien
enseigné & instruit de nature, de refuser à
son amy ce qu’il demandera? Mais il me
semble que cela est encor beaucop plus
vilain & deshonnéte, quand on vient à
employer les parents & amys, de vou-
loir preferer ses cupidités à leur dignité.
Car comme Pericles disoit aussi de soy
mémes, il fault bien que j’ayde mes amys,
mais je ne dois pourtant offencer les
Dieux, ne faire chose contre ma conscien-
ce. Or si ta volunté & ta pensée est jui-
ques la tant asservie, si tu as ta vie si sus-
penduë par la fantasie des autres, & fina-
blement si tu es tant lasche, vile, & abject,
que pour un bienfait tu vueilles con-
damner ta liberté, & vendre pour un
plaisir, comme pour une piece d’argent
Link to an image of this page  Link to an image of this page  [T3v p294]au plus offrant, ton consentement, ton avis
& jugement, ton vouloir & intention, je’y
ajouste encor la raison: je te prie ne me se-
monds point à recevoir l’ailliance de si
grands villennies & deshonnétetés: & laisse
vivre ains qu’ilz [=il] voudra celuy qui jà de
long tems s’est departy de ces choses si tri-
stes & miserables, comme s’il estoit eschap
pé des mains d’un trescruel tyran. Plu-
stot doncques la terre me puisse tout vif
abysmer, & confondre, ou Dieu ne me
soit point en ayde, que les plaisirs &
services que tu m’as fait, lesquels tou-
tefois ne sçauroient estre que bien petis,
me puissent faire changer ma nature &
complexion. Et bien qu’ilz fussent éte
si grands, & de telle efficace, que mon
vouloir ne les eut jamais peu dignement
recognoitre par remuneration, ne mon
coeur declarer par remerciement: ne-
antmoins tu devois juger selon ta capa-
cité & prudence, qu’il n’y a grace ne fa-
veur si grande, pour laquelle l’homme
libre & de franche condition, tel que je
suis & que dit je veux étre, doive endu-
rer d’étre emené en servage. Mais il faut
Link to an image of this page  Link to an image of this page  [T4r p295]que celuy qui fait plaisir soit amy, non
pas pescheur, à ce qu’il ne semble plustot
exercer l’usure à la banque, que s’emplo-
yer à faire plaisir & service. Et à fin que
possible tu n’éstimes que par quelque
passion ou tristesse je te tienne propos de
cecy, je te declaire, que je n’ay point tant
disputé de moyméme, que du devoir &
honnéteté d’un homme de bien. Car qu’est
ce qu’un homme constant & saige doit
plus tacher de faire, que de mettre toute
son esperance en soymémes en toutes ses
oeuvres & manieres de vivre, & faire les
choses, lesquelles si ne sont favoriseés par
l’aveu & approbation du commun populai
re, au moins qu’elles se tiennent asseurées
du secours d’honnéteté. Car si en entrepre
nant quelques façons de vivre: on doit
destourner sa veuë de vertu pour viser à
un autre but, si la façon d’honnéteté ne satis
fait & contente, si on cherche autre fin
que la dignité & reputation, toutefois il
y a encores une chose à considerer, c’est
que les grands & excellents personnages
doivent toujours resister contre la vul-
gaire opinion du peuple. Car ce qui est
Link to an image of this page  Link to an image of this page  [T4v p296]honnéte & louable, il est certes asses hon-
néte de soy, combien qu’il ne soit loué ny
approuvé du commun. Or s’il y a aucun
qui soit si tresexcellent & si sage, qu’il
puisse mettre ces choses honnétes en ef-
fet, je croy qu’il ne se souciera pas beau-
cop s’il devra emploier, ou non, son con-
seil & sa volonté à satisfaire aux desirs des
hommes cupides. Car j’estime qu’on
doit seulement obeir & complaire aux
parents & amys, tant qu’il se peut faire,
sauvant l’honneur & le devoir, reservé ce
la, tu peus en toutes autres choses faire
office d’amy, & employer ton bon vou
loir. Si que l’homme que nous appellons
vraiement sage, n’accommodera jamais
sa volonté à la fantasie d’aucun de ceux
qu’il tient du nombre de ses amys, &
n’endurera point à regret qu’on tache
d’avoir de luy plaisir & service es choses
que ne se peuvent faire sans la perte de
son honneur & estimation. Mais que y
a il, je te prie pour l’amour de Dieu eter-
nel, qui soit plus excellent en l’homme
qu’un vouloir honnéte & bien appris?
que y a il de meilleur qu’avoir son esprit
Link to an image of this page  Link to an image of this page  [T5r p297]franc & libre? que y a il qui soit plus pro
pre & convenant à l’excellence de l’hom-
me? Ce n’est pas donc chose digne de
grand louange & gloire d’avoir or & ar-
gent à foyson, d’avoir abondance de ri-
chesses, d’avoir grand appuy & support,
d’estre veu habillé de pourpre ou d’escar
late, & paré de belles pierres pretieuses:
mais c’est un cas digne de grande amira
tion, estant en état mediocre d’avoir un
si grand & magnanime courage, que non
seulement nous mesprisions l’or & les ri-
chesses, mais que nous semblions prefe-
rer ceux qui les possedent en dignité, en
liberté, en renommée, & finalement en
toute louable façon de vivre. En quoy
doncques Marc Ciceron étoit il moin-
dre que Publius Crassus? Assavoir mon
si c’étoit pource qu’il avoit beaucop plus
d’argent que luy? O esprits humains &
desirs notres, qui ne seront jamais bien
heureux tant que la dignité de l’homme
sera estimée selon ce qu’un chacun ha &
possede? Puis donc que tu sçais bien que
Dieu immortel n’à rien baillé aux hom-
mes qui soit ou plus divin, ou plus excel-
Link to an image of this page  Link to an image of this page  [T5v p298]lent que cest esprit & entendement qui
est toujours en sa force & vigueur, qui sent
& cognoit, qui discerne & apperçoit, qui
repette les choses passées, qui prevoit
celles que sont à venir, qui finablement
regit & gouverne les choses presentes
par un merveilleux conseil & avis, veulz
tu faire en sorte, qu’il semble qu’il n’y ait
point de difference entre l’homme & la
beste brute? Quoy, me devray je destour-
ner de mon chemin pour faire place à un
homme pource qu’il est riche? Le devray
je saluer pour l’amour de ses grandz ri-
chesses? me devray je accommoder pour
luy plaire & luy estre agreable? me de-
vray je à la parfin reigler de telle sorte, que
j’estime plus ses biens domestiques, & sa
fortune, que son sens & sa propre raison?
Car si je ne viens à avoir telle opinion, &
estime d’un homme de moyen estat, qui
doit estre comparé à un riche en vertu, &
en tous les autres biens de l’esprit, mais
que j’attribue tout cecy à un homme
qui sera opulent & riche, à la verité je sem
ble avoir fait cest honneur & devoir non
point à son esprit (qui toutefois est la
Link to an image of this page  Link to an image of this page  [T6r p299]plus excellente chose qui soit en l’homme)
mais à sa prospere fortune & à ses heaux
habillements: & ce faisant estimer plus les
richesses & les maisons lambrissées, que l’hom-
me qui les tient & possede. Mais les hommes
ne cognoissent pas que l’éxcellence de leur es
prit est abusée en cela. Et quant à moy,
quoyqu’il doive avenir, je ne seray oncques
induit à louer & aprouver ces choses, ou
les avoir en grande admiration. Car en
quoy est ce que mes pensees & cogitations
se sont si fort travaillées? quel proffit ay je
rapporté par l’usage & congnoissance
des choses, pourquoy je vinse à juger
que ce qui n’est point perdurable doive
étre grandement desiré? Doncques quel-
les choses sont celles, que tu appelles
biens? les faveurs & sauveguardes, les a-
mis, les richesses, les dignités: certes je ne
reprouve pas tout cela: mais je ne me hu
milieray ne abbaisseray point tant jusques
la, que de me posposer à celuy qui me surpas-
se seulement en une de ces choses. Enquoy
ay je de coutume de souhaiter ta pru-
dence, quand tu m’as porté envie presque
me disant outrage, de ce tant excellent titre
Link to an image of this page  Link to an image of this page  [Tt6v p300]d’honneur & magnanimité. Or si tu
m’estime homme de bien, bon citoyen
& personne libre, je te prie desiste toy de
me mettre en téte ces choses icy, lesquel-
les jamais homme sage n’à approuvées:
& ne m’importune point en ce, que par
le conseil & ordonnance de Dieu tout
puissant a éte reservé à un chacun pour
en user entierement & à sa pleine volon
té. Et quant à celle debte & obligation
que tu pretens avoir sur moy, tu trouve-
ras un debteur qui ne te delaiera point,
& si tu veux il t’en paiera encor l’usure:
mais aussi apres t’avoir satisfait, tu t’en
chercheras d’autres qui vueillent plus pa-
tiemment endurer tes façons de faire, &
une licence si arrogante & immoderée.



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